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Dorothea Klumpke, la cartographe oubliée des étoiles

Portrait de Dorothea Klumpke, vers 1886. Auteur inconnu. Source : Wikicommons. Domaine public.
 

En 1897, à l’Observatoire de Paris, une jeune femme emploie un instrument qui tient plus du microscope que du télescope. Elle n’est pas en train de « découvrir » un nouvel objet céleste, mais de mesurer la position de milliers d’étoiles sur des plaques photographiques. Sans ce travail ingrat, pas de carte fiable du ciel. Son nom ? Dorothea Klumpke.

 

De San Francisco à la Sorbonne : une vocation suscitée en famille

Dorothea Klumpke naît à San Francisco en 1861 dans une famille d’immigrés allemands, où l’on considère que les filles méritent une éducation tout aussi poussée que celle des garçons1. Après avoir débuté ses études en Allemagne, elle suit en France sa mère fraîchement divorcée, qui se rend à Paris pour permettre à sa cadette Augusta de poursuivre des études de médecine2, ce qui n’était pas autorisé en Allemagne à l’époque.

Étudiante à la Sorbonne, Dorothea se tourne pour sa part vers les mathématiques et l’astronomie. Ses travaux dans cette dernière matière sont rapidement remarqués, au point qu’un prix récompense en 1881 un traité qu’elle a rédigé sur les comètes. Elle obtient sa « double » licence en 1886.

 

Compter les étoiles et les astres radieux

En 1887, Dorothea entre à l’Observatoire de Paris au moment où naît un projet colossal : la Carte du Ciel, ambition internationale lancée par l’astronome anglais David Gill de mettre au point un atlas de toutes les étoiles visibles depuis la Terre. Lors de l’International Congress of Astronomers, qui se tient à Paris, Dorothea Klumpke suit de près le lancement du projet, notamment en traduisant en français tous les documents produits à cette occasion : un rôle discret, mais crucial pour faire travailler ensemble des équipes de pays différents.

 
Carte postale ancienne figurant le Grand Télescope de l’Observatoire de Paris, vers 1910. Source : Wikicommons. Domaine public.
 

À la suite du congrès, elle continue d’être associée au projet. Les femmes n’étant à l’époque pas autorisées à utiliser les instruments de l’observatoire, Dorothea travaille à partir de plaques photographiques du ciel, sur lesquelles elle doit identifier les étoiles une à une et en reporter la position sur une grille de référence.

En 1892, l’Observatoire crée un « Bureau des mesures » pour centraliser ce travail, et c’est « Mlle Klumpke » qui le dirige.  Autour d’elle, des mathématiciennes bientôt surnommées les « Dames de la Carte du Ciel » mesurent des clichés par milliers, l’objectif étant d’inclure jusqu’aux étoiles dites de 14e grandeur3. Les chiffres donnent le vertige : 18 clichés et 2 600 étoiles traités dès la première année ; 101 clichés et 42 672 étoiles en 1901.

Mais Dorothea Klumpke ne se contente pas de compter des étoiles : le 14 décembre 1893, elle soutient à l’Université de Paris une thèse intitulée Contribution à l’étude des anneaux de Saturne, devenant ainsi la première femme docteure ès sciences (section mathématiques/astronomie) de cette institution. À une époque où les carrières scientifiques féminines restent l’exception, ce doctorat lui donne une légitimité rare, sans pour autant supprimer complètement l’« Effet Matilda4 » : la grande œuvre collective, la Carte du Ciel, retiendra surtout les noms des directeurs d’observatoires, bien plus que ceux (souvent féminins) des « mesureuses ».

 
La thèse de Dorothea Klumpke, soutenue le 14 décembre 1893 et conservée à la bibliothèque de Sorbonne Université (également consultable en ligne). Photographie par Lupin~fr (2022). Source : Wikimedia Commons. CC BY-SA 4.0.
 

Observatrice, aventurière et passeuse de science

De même qu’enfant, elle avait pu passer outre les idées de l’époque pour acquérir une éducation très poussée, une fois adulte, Dorothea Klumpke fait fi des conventions du début du XXe siècle et ose délaisser ses tâches bureaucratiques pour partir sur le terrain. Elle participe à plusieurs campagnes d’observation, notamment pour aller observer une éclipse totale de soleil en Laponie (Norvège) le 9 août 18965.

Puis, en novembre 1899, c’est un autre phénomène astronomique qui est prévu : une pluie spectaculaire d’étoiles filantes, les Léonides6. L’astronome Jules Janssen a l’idée de les observer depuis un ballon, dans lequel il embarque Klumpke. Le ballon Le Centaure décolle de Paris après minuit et se pose au petit matin près des côtes normandes. La pluie de météores observée n’est pas à la hauteur des attentes des deux scientifiques, mais qu’à cela ne tienne : Dorothea transforme l’expédition en récit, publié en 1900 dans The Century Magazine sous le titre « A Night in a Balloon ».

 
Représentations artistiques de la pluie de météores des Léonides de 1833 (à gauche) et 1866 (à droite). Auteur(s) et date(s) inconnus. Source : Wikicommons. Domaine public.
 

C’est que Klumpke manifeste très tôt un goût et un don certains pour la vulgarisation scientifique. À la Société astronomique de France, dont elle est membre dès 1894, elle donne des cours, organise des soirées d’observation et milite pour la place des femmes. En 1897, elle est la première lauréate du « Prix des Dames », conçu pour encourager l’accès des femmes à l’astronomie.

Son engagement pour le grand public dépasse la France : aux États‑Unis, l’Astronomical Society of the Pacific attribue aujourd’hui le « Klumpke‑Roberts Award » à des communicants qui font comprendre et aimer l’astronomie. Ce prix existe grâce à un fonds constitué par Dorothea, en hommage à son mari et à ses parents : une manière de transformer une réussite individuelle en bien commun durable.

 

Une vie privée au service de la vie scientifique

En 1901, Dorothea épouse l’astronome amateur et astrophotographe Isaac Roberts, rencontré cinq ans plus tôt lors de son voyage en Norvège. De près de 25 ans son aîné, Roberts est lui aussi un scientifique reconnu : ses clichés de la nébuleuse d’Andromède révèlent sa structure spirale et lui valent la médaille d’or de la Royal Astronomical Society en 1895.

 
Portrait d’Isaac Roberts. Auteur et date inconnus. Source : Wikicommons. Domaine public.
 

À la mort de Roberts, en 1904, Dorothea revient en France et s’installe auprès de sa sœur au château de By, à Thomery, ancienne demeure de la peintre Rosa Bonheur, où elle s’attelle longuement à valoriser les observations faites en compagnie de son mari. L’Isaac Roberts’ Atlas of 52 Regions as a Guide to Herschel’s Fields, publié en 1929, marque l’aboutissement de ces travaux.

 
Le château de By (construit entre 1859 et 1865), à Thomery (Seine-et-Marne). Photographie par Teofilo (2009). Source : Wikicommons. CC BY-SA 2.0.
 

Des archives retrouvées… ainsi qu’une mémoire

Dorothea Klumpke est faite chevalier de la Légion d’honneur en 1934, et retourne vivre à San Francisco, où elle meurt en 1942. Deux astéroïdes portent aujourd’hui son nom : (339) Dorothea et (1040) Klumpkea.

Mais son œuvre laisse aussi des traces matérielles. Elle souhaite déposer à l’Observatoire de Paris les clichés et registres liés aux travaux de Roberts ; la donation n’aboutit qu’en 1945, grâce à sa nièce et exécutrice testamentaire, et un important lot d’archives inconnues a encore été identifié en 2023 au château de By.

 
Gravure représentant l’inscription des noms des premiers savants (ici, Arago) sur la Tour Eiffel, en 1889. Auteur et date inconnus. Source : Wikicommons. Domaine public.

Enfin, symbole fort : la Ville de Paris et la Société d’exploitation de la Tour Eiffel ont dévoilé en janvier 2026 une liste de 72 femmes scientifiques dont les noms doivent être ajoutés au 1er étage de la tour Eiffel : Dorothea Klumpke sera l’une d’entre elles, de même que sa sœur Augusta Dejerine-Klumpke.

 

Françoise Combes et Justine Fabre

 

Ce billet a été rédigé à la suite d’un exposé présenté par Françoise Combes lors d’une réunion du Comité secret de l’Académie des sciences, le 7 avril 2026.

 

Notes

 

  1. Ses sœurs deviennent respectivement peintre (pour la sœur aînée Anna), neurologue (pour la cadette Augusta Dejerine-Klumpke) pianiste (pour Mathilda) et violoniste (pour Julia), et son frère John William a une carrière d’ingénieur. []
  2. Augusta Dejerine-Klumpke est la première femme de France à devenir interne des hôpitaux de Paris, en 1886. Elle se spécialise en neuroanatomie et médecine de rééducation pour les blessés dont le système nerveux est endommagé. En 1915, elle est nommée à 56 ans chef de clinique, un honneur rare. Son mari Déjerine est lui aussi un grand nom de la neurologie. Ensemble, ils ont co-rédigé de nombreux travaux, mais qu’Augusta n’a jamais signés : encore un exemple de l’effet Matilda… []
  3. C’est‑à‑dire très peu lumineuses. []
  4. L’« Effet Matilda », du nom de la chercheuse Matilda Gage et théorisé par l’historienne des sciences Margaret Rossiter, désigne le déni ou la minimisation récurrente de la contribution de femmes à la recherche scientifique. Marthe Gautier ou Rosalind Franklin fournissent d’autres exemples de cet effet. []
  5. Elle publie à son retour ses « Notes du voyage relatif à l’éclipse totale de Soleil (9 août 1896) ». []
  6. Les Léonides sont un essaim de météores observables tous les ans dans la constellation du Lion. C’est la Terre elle-même qui crée ces météores, en traversant la traînée de poussière laissée sur son passage par la comète Tempel-Tuttle. La comète passe près de la Terre tous les 33 ans : c’est juste après son passage que les débris rocheux sont les plus nombreux, ce qui engendre de véritables pluies d’étoiles filantes. La prochaine pluie de ce genre est prévue pour 2032. []
Justine Fabre
Justine Fabre
Directrice du Patrimoine et des Ressources scientifiques à l'Académie des sciences
Conservatrice des bibliothèques et archiviste paléographe, responsable des pôles Publications et Archives et collections patrimoniales de l'Académie des sciences.

Le texte seul est utilisable sous licence Creative Commons Attribution 4.0 International. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont “Tous droits réservés”, sauf mention contraire.


OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
fcombes, Justine Fabre (30 juin 2026). Dorothea Klumpke, la cartographe oubliée des étoiles. Vie des sciences. Consulté le 11 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/163vc


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